Inde, Israël et Moyen-Orient : la stratégie d’équilibre d’une puissance émergente
- Caroline Haïat

- 16 juin
- 5 min de lecture

Alors que le Moyen-Orient traverse l’une des périodes les plus instables de son histoire récente, l’Inde poursuit une stratégie diplomatique singulière qui lui permet de renforcer simultanément ses relations avec Israël, les pays du Golfe et l’Iran. Cette approche, au cœur d’une conférence donnée par la spécialiste de l’Inde moderne, la Dr. Rotem Geva de l’Université hébraïque de Jérusalem, illustre la montée en puissance d’un acteur mondial qui refuse de choisir un camp et privilégie avant tout ses intérêts nationaux.
Depuis son indépendance en 1947, l’Inde a construit sa politique étrangère autour du principe de non-alignement, élaboré par le premier Premier ministre indien, Jawaharlal Nehru. Refusant de s’inscrire dans l’un des deux blocs de la Guerre froide, New Delhi cherchait à préserver sa liberté de décision tout en incarnant la voix des pays nouvellement décolonisés.
"Aujourd’hui, cette doctrine a évolué. Sous le gouvernement de Narendra Modi et l’influence du ministre des Affaires étrangères Subrahmanyam Jaishankar, l’Inde parle désormais d’'autonomie stratégique' et de 'multi-alignement'. Selon cette vision, le monde n’est plus dominé par une seule puissance mais devient progressivement multipolaire. Dans ce contexte, l’Inde cherche à entretenir simultanément le plus grand nombre possible de partenariats sans s’enfermer dans des alliances exclusives", affirme le Dr. Rotem Geva.

Cette approche permet à New Delhi de collaborer avec Washington tout en conservant des relations étroites avec Moscou, de renforcer ses liens avec Israël tout en maintenant un dialogue stratégique avec l’Iran, ou encore de développer ses partenariats avec les monarchies du Golfe sans rompre avec sa traditionnelle solidarité envers la cause palestinienne.
Une relation historique et complexe avec Israël
Les relations entre Israël et l’Inde ont connu une transformation spectaculaire au cours des trois dernières décennies.
"Pendant longtemps, les dirigeants indiens ont regardé le projet sioniste avec réserve. Les fondateurs de l’Inde indépendante, influencés par l’anticolonialisme et leur proximité avec le monde arabe, considéraient souvent la question palestinienne à travers le prisme des luttes contre l’impérialisme. Mahatma Gandhi lui-même exprimait en 1938 sa sympathie envers les souffrances des Juifs tout en s’opposant à l’établissement d’un État juif en Palestine sous protection britannique", déclare le Dr. Rotem Geva.
Pendant plusieurs décennies, l’Inde maintint donc une politique largement favorable aux Palestiniens. Le tournant intervient en 1992 avec l’établissement de relations diplomatiques complètes entre les deux pays. La fin de la Guerre froide, l’effondrement de l’Union soviétique et l’ouverture économique indienne conduisent New Delhi à revoir ses priorités. Depuis lors, les liens n’ont cessé de se renforcer.
Un partenariat stratégique en pleine expansion
Aujourd’hui, Israël est devenu l’un des partenaires stratégiques les plus importants de l’Inde dans plusieurs domaines.
La coopération sécuritaire constitue l’un des piliers de cette relation. Israël figure parmi les principaux fournisseurs de technologies militaires de l’Inde, tandis que les deux pays développent désormais des projets communs de recherche, de production et d’innovation dans le secteur de la défense.
Selon la Dr. Geva, la relation a évolué d’un modèle traditionnel de client-fournisseur vers un véritable partenariat stratégique. L’objectif indien est désormais de produire davantage de systèmes sur son propre territoire dans le cadre du programme gouvernemental "Make in India".
Au-delà de la défense, les coopérations se multiplient dans les secteurs de l’agriculture, de la gestion de l’eau, des technologies climatiques, de la cybersécurité et des start-up. Cette dynamique s’accompagne également d’une augmentation des échanges humains et économiques, avec l’arrivée croissante de travailleurs indiens en Israël, notamment dans les secteurs des soins et de la construction.
L’Iran : un partenaire incontournable
Malgré son rapprochement avec Israël et les États-Unis, l’Inde continue d’accorder une importance stratégique majeure à ses relations avec l’Iran.
"Pendant de nombreuses années, l’Iran a été l’un des principaux fournisseurs de pétrole de l’Inde. Même si les sanctions internationales ont réduit ces échanges, les liens restent solides.L’un des éléments centraux de cette relation est le port iranien de Chabahar, développé avec des investissements indiens. Ce projet permet à l’Inde d’accéder à l’Afghanistan et à l’Asie centrale sans passer par le Pakistan, son principal rival régional. Grâce à cette route maritime et terrestre, New Delhi contourne un voisin avec lequel elle entretient des relations conflictuelles depuis la partition de 1947", soutient le Dr. Rotem Geva.
L’Iran constitue ainsi un élément essentiel de la stratégie géopolitique indienne en Asie.

Les pays du Golfe, partenaires économiques indispensables
Parallèlement, l’Inde a considérablement renforcé ses relations avec les monarchies du Golfe.
Les Émirats arabes unis, l’Arabie saoudite et les autres États du Golfe jouent aujourd’hui un rôle central dans l’économie indienne.
Ils fournissent une part importante des ressources énergétiques nécessaires à la croissance du pays, accueillent près de neuf millions de travailleurs indiens et investissent massivement dans les infrastructures indiennes.
Cette coopération se poursuit malgré les critiques régulièrement adressées au gouvernement Modi concernant le traitement de certaines minorités musulmanes en Inde.
Pour les États du Golfe, les considérations économiques et stratégiques l’emportent largement sur les divergences idéologiques.
IMEC : un projet qui pourrait transformer la région
Cette convergence d’intérêts entre l’Inde, Israël et les pays du Golfe a donné naissance à l’un des projets géopolitiques les plus ambitieux de ces dernières années : le corridor économique Inde-Moyen-Orient-Europe (IMEC). Annoncé lors du sommet du G20 à New Delhi en septembre 2023, ce projet vise à créer un vaste réseau reliant l’Inde à l’Europe via les pays du Golfe et Israël. Le corridor combinerait infrastructures portuaires, lignes ferroviaires, réseaux énergétiques, câbles de communication et centres logistiques.
Concrètement, les marchandises partiraient de l’Inde vers la péninsule arabique, traverseraient les États du Golfe par voie terrestre, rejoindraient Israël via la Jordanie puis seraient expédiées vers l’Europe depuis le port de Haïfa.
Pour Israël, ce projet représente une opportunité stratégique majeure. Le pays pourrait devenir un carrefour régional pour les flux commerciaux, les données numériques, les technologies de pointe et les infrastructures énergétiques.
L’impact du 7 octobre
L’attaque du 7 octobre 2023 et la guerre qui a suivi ont cependant profondément bouleversé cette dynamique.
Selon la Dr. Geva, le conflit a fortement ralenti la mise en œuvre du corridor en rendant plus difficile toute perspective de normalisation entre Israël et l’Arabie saoudite, considérée comme une composante essentielle du projet.
Néanmoins, IMEC n’a pas disparu. Au contraire, les tensions récurrentes dans le détroit d’Ormuz et les perturbations du commerce maritime renforcent l’intérêt pour des routes alternatives reliant l’Asie à l’Europe.
Pour l’Inde, la stabilité du Moyen-Orient reste une nécessité stratégique. Toute crise régionale entraîne une hausse des prix de l’énergie, menace les travailleurs indiens installés dans la région et perturbe les chaînes d’approvisionnement dont dépend la croissance du pays.
Une puissance qui refuse les choix binaires
L’un des enseignements majeurs de la conférence est que l’Inde refuse désormais la logique des blocs.
Alors que de nombreuses puissances continuent de raisonner en termes d’alliances exclusives, New Delhi privilégie une approche pragmatique fondée sur la diversification de ses partenariats. Cette capacité à dialoguer simultanément avec Israël, les pays arabes, l’Iran, les États-Unis, la Russie et l’Europe constitue aujourd’hui l’un des principaux atouts diplomatiques de l’Inde.
Dans un monde de plus en plus fragmenté, la stratégie indienne pourrait bien devenir un modèle pour de nombreuses puissances émergentes cherchant à préserver leur liberté d’action tout en maximisant leurs intérêts nationaux.
Caroline Haïat




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