Le Néguev peut-il devenir le prochain pôle d'innovation d'Israël ?


Pendant des décennies, le Néguev a été considéré comme la périphérie d’Israël : un territoire immense, aride, éloigné du centre économique du pays. Aujourd’hui, son image a profondément changé. Au cœur de sa révolution technologique, Beersheva, la capitale du Néguev et l’Université Ben-Gourion témoignent de la transformation de la région sud. Deux pôles stratégiques où un nouvel écosystème se développe, mêlant recherche scientifique, cybersécurité, agriculture, énergie solaire, intelligence artificielle et entrepreneuriat. D’ici quelques années, le Néguev pourrait bien devenir l’un des principaux laboratoires d’innovation d’Israël et concurrencer Tel Aviv.
Un désert devenu terrain d’expérimentation
Les contraintes du Néguev constituent paradoxalement l’un de ses principaux atouts. Manque d’eau, températures élevées, sols arides et ensoleillement important en font un terrain idéal pour développer des technologies destinées aux régions confrontées à des défis climatiques similaires. À l’Université Ben-Gourion du Néguev, les chercheurs travaillent notamment sur l’agriculture en milieu désertique, les technologies de l’eau, les énergies renouvelables et les solutions liées au réchauffement climatique.
Chercheurs et entrepreneurs mettent au point des solutions mêlant agriculture de précision, automatisation, intelligence artificielle, dessalement et énergie solaire. Le développement de l’agrivoltaïsme, qui consiste à associer production agricole et panneaux solaires sur une même surface, ouvre également de nouvelles perspectives.
"Le Néguev bénéficie d'un climat semi-aride à aride, et pourtant, il est le grenier à fruits et à blé d'Israël. L'irrigation contrôlée et au goutte-à-goutte pour les cultures en plein champ ; le recyclage des eaux usées et leur utilisation pour l'irrigation ; la sélection de variétés plus adaptées au désert ; et la création de serres aux environnements et paramètres optimaux pour la croissance des plantes constituent des technologies au potentiel international", déclare Fareed Mahameed, Directeur adjoint du Centre de gestion des eaux transfrontalières à l'Institut Arava d'études environnementales .
Selon lui, de nombreuses solutions climatiques sont ainsi développées en Israël testées puis validées et exportées en Afrique et dans la région du Golfe. Un potentiel qui pourrait offrir au pays de nouveaux débouchés .
Le désert du Néguev offre ce qu’il y a de plus précieux : l’espace. Il donne la possibilité de mettre en place des environnements expérimentaux, des projets pilotes et des installations de terrain sans être confronté à la densité et à la complexité d’un grand environnement métropolitain.
"La valeur du Néguev réside dans le fait que certaines technologies peuvent être confrontées à des conditions permettant de révéler très rapidement leurs faiblesses. Le désert nous soumet à un principe puissant : résoudre un problème difficile dans un environnement extrême peut conduire à créer une solution destinée à un marché mondial beaucoup plus vaste", déclare le Pr Chamovitz, président de l’Université Ben-Gurion.
"Un écosystème intégré d’innovation"
Par ailleurs, le Néguev offre à Israël une perspective beaucoup plus ambitieuse : la possibilité de construire un écosystème intégré d’innovation, autour d’une grande université de recherche, d’un secteur technologique en développement, de l’appareil de défense, de la santé, de l’industrie et des communautés locales.
À proximité de l’Université, se trouve le Ben-Gurion Advanced Technologies Park, un partenariat public-privé qui réunit le monde universitaire et l’industrie. Il compte des grandes entreprises technologiques internationales, des entreprises spécialisées dans la cybersécurité, des centres de recherche et des startups.

"Le campus technologique prévu à Beer-Sheva devrait accueillir prochainement environ 6 000 militaires et personnels spécialisés dans les technologies au sein du district d’innovation créant ainsi une concentration inhabituelle de chercheurs universitaires, d’étudiants, d’entrepreneurs, d’entreprises et de personnels technologiques hautement qualifiés", affirme le Pr Chamovitz.
L’un des exemples les plus visibles de la transformation du Néguev est le secteur de la cybersécurité, en pleine expansion qui attire de plus en plus d’étudiants et de chercheurs. Avec l’hyperconnectivité que nous connaissons actuellement, les dangers en ligne prolifèrent à la même vitesse que le développement de la technologie.
"L'intelligence artificielle a accéléré l'identification des menaces et la réponse aux attaques complexes en un temps record . En revanche, elle rend également les cyberattaques plus précises et plus sournoises, de sorte que la bataille actuelle oppose les algorithmes offensifs aux algorithmes défensifs. La sensibilisation du public est donc cruciale", témoigne Ayan, jeune étudiante en cybersécurité à l’Université Ben-Gurion.
Les Bédouins, le potentiel d’expansion du Néguev
Si le Néguev a conquis peu à peu la high-tech israélienne, il est aussi le territoire de nombreuses communautés bédouines, qui connaissent encore d’importantes inégalités en matière d’accès à l’éducation, à l’emploi, aux infrastructures et aux nouvelles technologies. L’enjeu est désormais de créer une véritable égalité des chances.
La population bédouine (environ 300.000 personnes) représente une ressource humaine considérable pour le Néguev. Sa pleine intégration à l’économie du pays doit notamment passer par la compréhension qu’elle est essentielle au processus de changement qu’observe le Néguev.
"Il faut développer l’exposition à l’entrepreneuriat, le mentorat et l’accès aux technologies pour les jeunes bédouins. Ensuite, nous devons créer des passerelles claires vers l’enseignement supérieur. Un entrepreneur issu d’une communauté bédouine devrait avoir les mêmes possibilités d’accéder à un laboratoire, de rencontrer un investisseur ou de collaborer avec une université qu’un entrepreneur originaire du centre d’Israël," déclare le Pr Chamovitz.
Fin 2025, l’Autorité israélienne de l’innovation a notamment annoncé une initiative nationale de 25 millions de shekels destinée à promouvoir l’entrepreneuriat technologique dans les communautés sous-représentées, notamment à travers un centre d’innovation dédié à la communauté bédouine du Néguev. À l’Université Ben-Gourion, le programme Prisma Negev, met en place des initiatives spécifiquement destinées à accompagner les Bédouins dans l’entrepreneuriat et l’accès aux études universitaires.

"Les Bédouins disposent de connaissances et d’expériences particulièrement pertinentes pour le Néguev — qu’il s’agisse de leur expérience de la vie dans des environnements arides, de leur connaissance des communautés locales ou de leur compréhension des structures sociales. Nous devons construire cette économie de l’innovation ensemble pour faire émerger de nouvelles entreprises, technologies et formes de leadership au sein de communautés historiquement sous-représentées dans le secteur israélien de la high-tech", précise le Pr Chamovitz.
L’eldorado pour les jeunes entrepreneurs
Selon la BGN Technologies, la société de transfert de technologies de l’Université Ben-Gourion, plus de 150 startups ont été créées à partir de technologies développées par l’université, ainsi que des dizaines d’accords de recherche financés par l’industrie et plus de 100 nouvelles déclarations d’invention en 2024. En 2026, l’Université Ben-Gourion et Boeing ont même lancé un centre de recherche de 10 millions de dollars consacré à la cybersécurité aéronautique au sein de l’Advanced Technologies Park.
"Une nouvelle analyse menée par la Graduate School of Business de l’Université Stanford a révélé que la BGU se classe première en Israël et troisième parmi l’ensemble des établissements universitaires situés hors des États-Unis en termes de probabilité que ses diplômés fondent une licorne aux États-Unis — une startup valorisée à plus d’un milliard de dollars. Le ratio de probabilité de 6,6 attribué à la BGU la place derrière seulement l’Université Tsinghua et l’INSEAD, et devant des établissements tels que Cambridge et Oxford", déclare le Pr Chamovitz.

Fares, jeune étudiant originaire de Nazareth s’est installé récemment à Beersheva pour étudier à l'Université Ben-Gourion mais aussi pour monter sa startup. Il dit avoir été séduit par l'"énergie humaine" qui s'en dégage.
"Des personnes de tous horizons œuvrent ensemble pour le développement du Sud. Cela m’a incité à me fixer des objectifs plus ambitieux et à comprendre que la réussite individuelle peut s’inscrire dans la réussite collective. Le principal atout du Néguev, à mon sens, réside dans la possibilité de participer à un véritable processus de construction. Si nous parvenons à créer davantage de liens entre les populations, entre le monde universitaire et l'industrie, et entre le centre et la périphérie, nous pourrons former un immense vivier de talents et d'entrepreneuriat", affirme t-il.
Un laboratoire pour l’Israël de demain
Le Néguev concentre finalement plusieurs des grands défis auxquels Israël — et le reste du monde — devront répondre dans les prochaines décennies : changement climatique, pénurie d’eau, transition énergétique, sécurité numérique et développement économique des territoires périphériques. C’est peut-être ce qui constitue aujourd’hui sa principale force.

"Nous avons besoin que davantage de multinationales établissent à Beersheva de véritables activités de R&D. Et nous devons faciliter le passage d’une idée développée à l’université à la création d’une entreprise capable d’entrer sur le marché. Il faut également investir dans les personnes : disposer d’excellentes écoles, de transports efficaces, de logements adaptés, d’une vie culturelle riche et de véritables perspectives pour les familles. Les talents ne s’installent pas dans un endroit simplement parce qu’il possède un parc technologique mais lorsqu’ils pensent pouvoir y construire une vie", a conclu le Pr Chamovitz.
La question n’est donc pas seulement de savoir combien de startups seront créées dans le Néguev, ou si Beersheva parviendra à en attirer davantage, mais combien de personnes vivant dans la région pourront réellement bénéficier de cette nouvelle économie.
Caroline Haïat





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