Chen Magal : réparer l'âme à travers l'art du Kintsugi
- Caroline Haïat

- il y a 5 heures
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Qui n’a jamais eu le cœur brisé en voyant un objet précieux lui échapper des mains? L’art japonais du Kintsugi redonne vie à ce qui semblait perdu à jamais. En Israël, Chen Magal fait honneur à ce savoir-faire qu’elle transmet à un public varié. Chen est une battante. Pendant plus de 11 ans, elle a tenu le café Bruxelles à Haïfa, mais la crise du Covid et les guerres successives l’ont contrainte à mettre la clé sous la porte en octobre 2023.
En proie à un profond mal être lié à son inaction soudaine, Chen s’est cherché une nouvelle voie. Le Kintsugi, qu’elle expérimentait comme passe-temps lors de ses soirées lui apparaît comme une évidence : cette passion devient sa profession, et la sauve du vide intérieur qui la ronge. Depuis 6 ans, Chen prend ainsi plaisir à réparer, restaurer et remettre en état des objets qui étaient irrécupérables. Découverte.
Chen n’a pas encore visité le Japon, mais le Japon est venu à elle par hasard.
"Je pense que la majorité du monde occidental admire la culture du Japon car elle est diamétralement opposée à la nôtre… et si merveilleuse. Un soir, j’ai vu un film où ils parlaient du Kintsugi, et je me suis sérieusement penchée sur le sujet. Un ami m’a mis en contact avec un homme qui m’a enseigné les bases de cet art, puis je me suis perfectionnée seule", raconte Chen Magal à Itonnews.

Presque autodidacte, Chen ne s’arrête pas là. Elle traduit des articles, publie des vidéos sur le Kintsugi, puis crée son site et se fait connaître. Tout s'enchaîne rapidement : les commandes, les cours et les ateliers que Chen met en place. Un nouvel élan qui la fait réellement vibrer.
Datant de la fin du 15e siècle, le Kintsugi est un art de la "réparation en or". Appartenant au courant de pensée Wabi Sabi, il symbolise la résilience, la renaissance et met en lumière la beauté de l'imperfection. Ce procédé utilise une laque (urushi) pour recoller les morceaux et recouvrir les fissures d’or afin de souligner leur éclat. Les cicatrices et les marques du temps deviennent alors source de sublimation.

Aux origines du Kintsugi
Ayant cassé son bol préféré, le shogun Ashikaga Yoshimasa décida de le renvoyer en Chine afin de le faire réparer. Toutefois, lorsque l’objet revient rafistolé, le shogun piqua une grosse colère. Ainsi, il demanda à ses artisans de trouver une manière plus esthétique de restaurer son bol favori.
"En Israël, nous n’avons pas encore cette culture de la restauration d’objets comme en Europe, par exemple. Depuis le 7 octobre, le phénomène prend toutefois de l’ampleur car c’est un art qui répare aussi l'âme, et notre société meurtrie, en a cruellement besoin. Le Kintsugi comprend à la fois dimension personnelle et une valeur philosophique", affirme Chen Magal.
Un art empreint de valeurs universelles
Pour les Israéliens, qui ont sans cesse besoin d’obtenir des résultats immédiatement, ce concept peut parfois entrer en contradiction avec leurs habitudes. Car le Kintsugi, c’est exactement l’inverse, il y a beaucoup d’étapes et de temps d’attente : patience et humilité sont de rigueur. Parfois, le processus prend des mois voire une année. L’objet suit une transformation à l’image de celui qui le rénove.
"Le Kintsugi m’apporte de la sérénité, c’est un art qui procure une certaine forme de tranquillité d’esprit et une grande satisfaction", explique Chen.

Une technique ancestrale unique
L’objet est d’abord nettoyé, puis les fragments sont recollés à l’urushi. Les fissures et les parties manquantes sont ensuite comblées et plusieurs couches de laque sont appliquées pour consolider et lisser la surface. Entre chaque étape, l’objet est placé pendant environ une semaine dans un furo, une armoire permettant de contrôler l’humidité et la température. Une fois la réparation sèche, les fissures sont mises en valeur avec de la poudre d’or, d’argent ou d’autres métaux.
Les objets ont leur histoire, et emportent avec eux la trajectoire de chacun d’entre nous. La plupart des objets sur lesquels Chen travaille ont d’ailleurs une valeur sentimentale.
"J’adore les objets israéliens vintage, ceux qui ont un caractère spécial. Il y a peu de temps, un client m’a confié sa carafe de saké japonaise qui s’est cassée en mille morceaux. J’ai eu dès le départ un lien très fort qui s’est accru avec le temps, et ce lien a fait sortir le meilleur de moi-même", raconte Chen.

Cours et ateliers : une thérapie individuelle en groupe
Haïfa, Tel Aviv, et prochainement Tivon (nord). Pour inculquer son savoir, Chen organise des cours sur cinq rendez-vous, où les élèves travaillent sur un objet qu’ils restaurent et peuvent ensuite ramener chez eux, guidés par Chen qui leur livre les notions de base du Kintsugi.
"Ces deux heures trente de déconnexion complète avec la réalité sont une expérience exceptionnelle qu’ils ne rencontrent qu’une seule fois dans leur vie: pour beaucoup, c’est même une porte d’entrée vers un monde qu’ils souhaitent découvrir en profondeur; certains deviennent même accro", révèle Chen.
"Rendre plus beau et unique un objet cassé au départ, est un concept fabuleux et c’est le Japon qui nous l'enseigne. Ce pays a des concepts de vie sur le temps qui passe, sur chaque moment qu'il faut apprécier et je pense que la société israélienne peut beaucoup s’en inspirer", témoigne Stéphanie, participante au cours à Tel Aviv.

Plusieurs participants frappent à la porte de Chen par nécessité, considérant le Kintsugi comme une thérapie en mesure de soigner leurs blessures. Chen organise aussi des ateliers ponctuels à travers tout le pays. Les groupes sont éclectiques : rescapés du Festival de Nova, déplacés du nord et du sud, personnes qui ont été touchées de près par le massacre du 7 octobre ou encore blessés et post-traumatiques.
"En apprivoisant le Kinstugi, ils donnent naissance à une nouvelle version d’eux-mêmes. Cela leur donne de l’espoir, car ils se réparent à travers la rénovation d’un objet et mettent en avant leurs cicatrices avec les fissures du matériel. Ils parviennent ensuite mieux à accepter leurs fêlures intérieures qui font partie de leur histoire", détaille Chen.
L’art japonais qui séduit de plus en plus en Israël, n’est pas sans défis. Parfois, Chen fait face à un manque considérable de pièces qui l’oblige à faire preuve de créativité pour parvenir au résultat final.
"Il y a quelques années, une dame qui fait de la céramique atteinte d’un cancer en phase terminale m’a amené une de ses créations qu'elle voulait réparer avant de mourir. Malheuresement, est décédée une semaine avant que je ne lui rende. Cela a été pour moi un événement très difficile car je voulais tant lui montrer le résultat final, mais c'est un parfait exemple qui montre que le Kinstugi est soumis à l'épreuve du temps : on ne peut pas se dépécher", déplore Chen.

Chen vend aussi ses créations à des designers, ou des à des particuliers qui lui font des commandes. Elle n’hésite pas à se tourner vers l’étranger pour ses projets qui ont notamment déjà voyagé au Japon et en Bourgogne.
"Il faut chercher ce qui nous rend meilleurs, les rêves ne se réalisent pas seuls, c’est nous qui les réalisons", a conclu Chen.
En avril prochain, l’artiste s’envolera pour le Japon, un rêve absolu, l’aboutissement d’un chemin commencé six ans plus tôt.
Site de Chen Magal : https://www.kintsugi-israel.com/
Instagram : https://www.instagram.com/ikigai_kintsugicm
Caroline Haïat





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