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Sculpter pour apprivoiser la souffrance, portrait de Yoram Guenniche

  • Photo du rédacteur: Caroline Haïat
    Caroline Haïat
  • 2 févr.
  • 6 min de lecture
Yoram Guenniche et Wandering
Yoram Guenniche et Wandering

Tensions politiques et géopolitiques à travers le monde, guerres et actualités brûlantes, mais aussi souffrances intimes recueillies chaque jour dans son cabinet de kinésithérapeute : le sculpteur franco-israélien Yoram Guenniche puise son inspiration dans la réalité qui l’entoure. Installé en Israël depuis son alyah en 1989, très tôt, il s'est passionné pour l’art et l’artisanat. Mais c’est à la suite d’un événement traumatique, survenu il y a une dizaine d’années, qu’il décide de s’y consacrer pleinement. La sculpture devient alors un exutoire, un chemin vers la guérison, mais aussi une seconde langue, lui permettant d’exprimer colère, questionnements, désaccords et incompréhensions face à un quotidien marqué par l’incertitude. Portrait.


"Depuis 1993, je pratique la thérapie manuelle. Je connais parfaitement le corps humain et je m’inspire du corps et de la souffrance de mes patients pour réaliser mes sculptures", explique Yoram.


Passionné de sports extrêmes, il a longtemps vécu pour le VTT de descente, la chute libre et le parachutisme, cumulant plus de mille sauts. Mais en 2016, tout bascule. Lors d’un saut, il assiste à la mort d’un ami. "J’étais juste derrière lui, je sautais avec son frère. Je venais de devenir père et je me suis interrogé sur la poursuite de ces pratiques extrêmes", confie-t-il. Il lui faut alors trouver une alternative, capable de remplacer cette addiction au risque.


La sculpture s’impose comme une évidence. Elle devient une échappatoire. Yoram se tourne naturellement vers le fer, un matériau qui lui procure ce sentiment de danger et de tension qu’il recherchait. 


"Un poste à souder m’a été offert pour mon anniversaire et l’acier est rapidement devenu mon matériau de prédilection. Après une courte formation, j’ai décidé d’expérimenter seul, de développer mon langage et mes propres outils. Grâce à mes connaissances en anatomie, je construis un squelette — souvent à partir de ferraille — que je recouvre ensuite de soudure. Cette méthode est fastidieuse, mais elle procure une sensation unique", raconte-t-il.

Un langage alternatif


La sculpture offre à Yoram un moyen de se délester des souffrances qu’il absorbe au quotidien. Nombre de ses œuvres expriment la douleur, qu’il parvient à transformer et à libérer à travers la création. Dans son atelier de quarante mètres carrés, aménagé chez lui à Kochav Yaïr, il consacre chaque mardi à la sculpture, ainsi que des centaines d’heures supplémentaires lorsque ses œuvres "l’appellent". C’est dans cet espace intime que prennent forme des idées toujours plus singulières.


L’une de ses œuvres, Help, représente deux mains formant la silhouette d’un bateau. Elles reposent sur un bloc figurant la mer, au fond duquel apparaissent des silhouettes, symboles de celles et ceux qui se sont noyés. L’œuvre donne à voir la souffrance de personnes contraintes de quitter le lieu où elles ont vécu, parfois au prix de leur vie.


Help
Help

Ce drame, largement sous-représenté dans le débat public, a pourtant fait des dizaines de milliers de victimes : il y a quelques années, près de 40 000 personnes ont péri en mer. Face à cette réalité, l’artiste a ressenti la nécessité de traduire cette tragédie en forme plastique. Les deux mains incarnent un double symbole : celui de l’embarcation de fortune, mais aussi celui de l’aide, de l’espoir et de la solidarité qui font cruellement défaut à ceux qui prennent la mer.


Un projet ambitieux pour financer les équipements militaires


Depuis deux ans, Yoram met son talent au service d’une exposition collective réunissant artistes amateurs et professionnels, dont l’objectif est de lever des fonds pour l’association Keren Or Cesaria. Cette organisation finance du matériel essentiel pour les soldats, notamment des gilets pare-balles et des casques équipés de systèmes de vision nocturne.


À partir de métaux récupérés par Yoram et d’autres artistes, plusieurs œuvres ont vu le jour, parmi lesquelles Steel Alive et Circus of Terror. Ce projet artistique et solidaire a permis de récolter 700 000 shekels grâce à la vente d’œuvres exposées à Césarée et au Merkaz Rabin à Tel-Aviv.


Hope 2
Hope 2

Cette année, le thème de l’exposition au Merkaz Rabin était celui de la renaissance. Pour l’occasion, Yoram a créé deux sculptures représentant des femmes enceintes, intitulées Hope, symboles de la vie qui renaît après une longue période de guerre que traverse Israël depuis le 7 octobre.

La pièce monumentale lui a demandé plus de 700 heures de travail, réparties sur sept mois. "C’était un véritable défi", dit-t-il. "Il fallait que le ventre soit lumineux et à hauteur d’un être humain. Je me suis retrouvé avec une sculpture de 2,30 mètres de haut et de 260 kilos. C’était extrêmement difficile à sculpter et à manipuler, presque insensé, mais j’ai relevé le pari et j’en suis très fier", explique Yoram.


Hope 1
Hope 1

À partir de fragments de casques, l’artiste a également conçu Wandering, la figure d’un homme en mouvement, qui continue d’avancer malgré un corps partiellement carbonisé. Là encore, l’œuvre porte un message clair : celui d’une nation qui n’a d’autre choix que de poursuivre sa route, de continuer à se battre et d’aller de l’avant, malgré les épreuves.


Des thèmes éclectiques 


De nombreuses sculptures sont directement inspirées de sa vie personnelle. Love, par exemple, reflète sa vision de l’amour à travers la figure d’un musicien qui enlace son instrument, dans un geste à la fois tendre et fusionnel.


Love
Love

Une autre œuvre, K, évoque le baiser, mais en détourne radicalement le sens. "On nous vend l’idée que nous devons tous nous aimer, mais c’est le baiser du serpent : il t’embrasse tout en t’étranglant", déclare l’artiste, faisant explicitement référence à la réforme judiciaire qui a divisé le pays ces dernières années.


Dans K, Yoram Guenniche a choisi de représenter deux têtes qui se confrontent. L’image demeure volontairement ambiguë: on ne sait pas s’il s’agit d’un geste d’amour ou d’un affrontement. Cette indétermination incarne une relation d’amour-haine dont il semble impossible de s’extraire.


K
K

Parmi ses œuvres les plus personnelles figure Aspiration, une sculpture en forme de papillon qui symbolise l’effort nécessaire pour changer, évoluer et sortir de sa zone de confort. Réalisée pendant la période du Covid, elle a nécessité un an et demi de travail et demeure celle à laquelle l’artiste est le plus attaché. L’œuvre évoque la souffrance, la volonté de se dépasser, de s’extraire de soi-même. "C’est un peu comme un nageur qui sort la tête de l’eau", résume-t-il, dans un geste vital de survie.


Aspiration
Aspiration

Begging est sans doute l’une des créations les plus chargées émotionnellement pour Yoram. Lors d’une exposition organisée chez lui il y a quatre ans, un homme s’est arrêté longuement devant la sculpture, avant de fondre en larmes. Il a souhaité l’acheter à tout prix, expliquant qu’elle lui rappelait son père, ancien mendiant dans les rues de Berlin à la sortie des camps de la Shoah. "En voyant cette main puissante en fer, figée dans une posture de mendicité, il a immédiatement pensé à son père", explique Yoram.


	Begging
Begging

L’œuvre consacrée à la Shoah a, quant à elle, constitué un véritable dépassement de soi. "C’était extrêmement émouvant", dit-il. La sculpture représente une main agrippée à un bâton — qui peut être perçu comme un bras, un autre corps ou un arbre. L’arbre, symbole de vie, d’oxygène et d’équilibre, renvoie aussi à la destruction des forêts, à une "Shoah des arbres", que l’artiste met en parallèle avec les catastrophes humaines. 


Une main se lève vers le ciel, implorant de l’aide, tandis qu’un tronc sectionné à la base tente de s’accrocher au dernier arbre survivant, ou de lui transmettre l’énergie qu’il puise du sol. L’œuvre est volontairement humanisée, englobant à la fois les tragédies humaines et naturelles. Trop intense émotionnellement, ce projet a contraint l’artiste à travailler en parallèle sur une autre série, Connexion / Déconnexion, qui matérialise la tempête intérieure à l’origine de cette création, avec un personnage déconnecté placé en son centre.


Son prochain projet d’exposition ambitionne de donner une forme artistique aux rêves de soldats blessés. Prévue entre avril et septembre, l'initiative est encore en quête d’un lieu d’accueil. L’artiste y explore une approche plus abstraite, un terrain qu’il abordait jusqu’ici avec réticence, mais vers lequel il se sent désormais naturellement attiré.


Profondément marqué par la situation actuelle, Yoram Guenniche revendique un engagement humaniste. "Si, grâce à mon art, je parviens à faire bouger les choses, à apporter un peu d’humanité, alors j’aurai réussi. Je veux toucher le plus de gens possible et les amener à se poser les bonnes questions", conclut-il.



Caroline Haïat




 
 
 

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