Wadi Attir : l’alliance du savoir ancestral et de la science moderne
- Caroline Haïat

- il y a 17 heures
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"Nous n’avons pas d’autre terre, nous devons apprendre à nous accepter les uns les autres. Les peuples n’aspirent qu’à la paix, nous voulons vivre ensemble", affirme Inshrah, entrepreneuse influente du monde bédouin originaire de Lakia. Elle incarne la vision portée par Wadi Attir, ce havre de paix installé au cœur du désert du Néguev, qui œuvre à préserver la coexistence arabo-juive, clé d’une paix durable dans la région. Le projet Wadi Attir met en lumière l’héritage de la culture bédouine en montrant à quel point ses enseignements sont bénéfiques à l’ensemble de la société israélienne. Ceux qui s’engagent en première ligne révèlent les liens parfois invisibles, mais si réels entre Bédouins et Juifs. L’association à but non-lucratif est avant tout une initiative socio-écologique qui s’attache à relier les connaissances et les traditions bédouines avec la science et les technologies modernes. L’objectif est clair : créer un nouveau modèle de vie et d’agriculture dans le désert.
Fondé il y a 17 ans par le Dr Mohammed Al-Nabari, ancien maire de Hura, et le Dr Michael Ben-Eli, directeur du laboratoire international pour la durabilité à New York, Wadi Attir a donné naissance à différents programmes dans le monde qui traitent notamment les problématiques climatiques.
"Beaucoup d’organisations se consacrent uniquement à la tradition, par exemple la cuisine ou la broderie bédouine. Nous cherchons au contraire à proposer un modèle innovant. Aujourd’hui, nous avons 50 employés, dont 95 % sont issus de la société bédouine", affirme Hagit Maisel, responsable des partenariats, du marketing et des ventes.
Wadi Attir a construit un grand centre de visiteurs qui accueille environ 20 000 personnes par an. Le site comprend également ainsi une bergerie et une laiterie avec 600 moutons et chèvres et l’une des uniques salles de traite modernes du pays.

"Nous possédons la première laiterie autorisée dans la société bédouine. Cinq femmes y produisent des fromages traditionnels vendus dans tout le pays, y compris dans certains des meilleurs restaurants et chez des chefs réputés comme Omer Miller et Assaf Granit. Par ailleurs, notre école agricole accueille chaque jour environ 150 élèves issus de 30 établissements bédouins. Ils apprennent la durabilité, l’apiculture, la tradition et l’innovation", explique Nimrod Rogel, directeur général de Wadi Attir.
Transmettre le savoir-faire millénaire en cuisine
La cuisine fait partie intégrante de la culture bédouine, elle regorge de richesses que les doyens s’attachent à transmettre aux plus jeunes. Pourtant, aujourd’hui, une grande partie de la jeune génération bédouine ne connaît pas les secrets de préparation d’antan. L’un des objectifs du projet est donc de faire revivre ces connaissances et de les relier à la société israélienne moderne grâce à la technologie.
"Je suis né en plein désert et j’ai vécu dans une tente pendant la majeure partie de mon enfance, ce qui comprend énormément de défis", raconte Khaled Abu Siam, responsable du centre de tourisme et d'accueil des visiteurs depuis 9 ans.
A l’époque, le Bédouin du désert devait constamment s’adapter et surmonter les difficultés de la vie dans cet environnement. Il se déplaçait d’un endroit à l’autre, élevait des moutons, produisait sa nourriture à partir de ses propres ressources : du blé, des produits laitiers. Même sans électricité ni eau courante, il arrivait à fabriquer du yaourt.

"Je me souviens que ma mère se levait tous les matins pour préparer le pain pita, pendant que mon père partait faire paître les troupeaux. Elle trayait aussi les chèvres et les moutons. La nourriture était simple, authentique. Par exemple, le plat traditionnel Jareesh est fait à partir de blé concassé. Il est cuit lentement jusqu'à obtenir une consistance crémeuse, souvent mélangé avec de la viande, des oignons, des épices et du yaourt ou du lait. C’était l’un des plats les plus mangés par les Bédouins", explique Khaled.
Les secrets des plantes médicinales
Bien avant l'avènement de la médecine moderne, les habitants du désert savaient utiliser les plantes pour soulager la douleur, soigner les maladies et préserver leur santé. Chaque plante était cueillie en saison, transformée selon un savoir ancestral précis, et assemblée en onguents, infusions, huiles et autres préparations. À l'heure de l'exode rural et de l'adoption d'un mode de vie moderne, ce précieux patrimoine est menacé de disparition. A Wadi Attir, le projet Plantes Médicinales vise non seulement à préserver ce savoir, mais aussi à lui redonner toute sa place dans la vie quotidienne.
Des dizaines d'espèces de plantes médicinales du désert poussent sur le site de la ferme. Chacune est adaptée aux conditions arides et rigoureuses et possède de puissantes propriétés médicinales : elles traitent les troubles digestifs, les inflammations, les affections cutanées ou encore renforcent le système immunitaire. Le savoir, soigneusement collecté et actualisé par des experts locaux et extérieurs à la communauté, est documenté et transmis aux générations futures grâce à des programmes d'apprentissage et de formation.
"Nous produisons à partir de ces plantes des infusions, des épices, des cosmétiques, des savons et des crèmes, et nous organisons aussi des ateliers. En général, on ne doit jamais faire bouillir les plantes médicinales. Si vous les faites bouillir, les huiles essentielles contenues dans les feuilles s’évaporent et vous perdez leurs propriétés", déclare Khaled Abu Siam.

Le travail à la ferme est dirigé par Ali Al-Washla, guérisseur bédouin et expert reconnu des plantes du désert. Ali a cultivé avec minutie des dizaines de variétés de plantes médicinales, dont beaucoup ne sont cultivées nulle part ailleurs.
"Nous avons également une ferme avec 25 chevaux thérapeutiques, utilisée par des Juifs et des Bédouins. Nous avons aussi développé une forêt nourricière communautaire, plantée en mémoire des Bédouines victimes des violences. En février 2024, environ 500 Juifs et Bédouins sont venus planter 300 arbres", détaille Nimrod Rogel.
Les femmes, piliers d’une société en changement
Au cœur de cette révolution figurent des femmes, qui représentent 75% des employées. Véritables actrices, elles sont chargées de différentes activités au sein du projet : équitation, plantes médicinales ou encore guides touristiques, certaines parlent Arabe, Anglais et Hébreu ce qui leur permet d’accompagner les groupes internationaux.
Par ailleurs, l’Institut de recherche Accord a réalisé une étude l’an dernier sur les relations entre Juifs et Arabes dans le Néguev. Les résultats montrent que 60 à 70 % des habitants souhaitent mieux connaître l’autre communauté. Mais le problème est simple : ils n’ont pas l'occasion de se rencontrer réellement. Ils fréquentent pourtant les mêmes centres commerciaux, hôpitaux ou lieux de travail mais ne se parlent pas.
"Pour moi, Wadi Atir, c’est le lieu idéal où les gens peuvent se connecter directement. Toutes les activités que nous organisons sont ouvertes à tout le monde : Arabes et Juifs. Par exemple, en novembre dernier, une récolte d’olives commune a rassemblé près de 500 personnes. Un camp d'été est également mis en place pour les jeunes chaque année", déclare Nimrod Rogel.

Nimrod assure qu’à Wadi Attir, l'approche de la durabilité est très holistique: elle ne concerne pas seulement l’environnement, mais aussi la communauté et la société. Par exemple, dans le centre des visiteurs des produits jetables fabriqués en bois ou en carton ont été introduits, afin de réduire au maximum l’usage du plastique.
L’initiative espère voir émerger des générations entières portant les valeurs d’une vie commune. Dans un pays traversé par les fractures, Wadi Attir fait le pari du lien plutôt que de la séparation.
Caroline Haïat




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