Dans le désert du Néguev, Amal Abo Alkom bâtit l’avenir des femmes bédouines
- Caroline Haïat

- il y a 9 heures
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"Même la future médecin restera à la maison comme toutes les autres filles." Cette phrase a marqué au fer rouge Amal Abo Alkom, sans jamais toutefois l’empêcher de poursuivre ses rêves. Originaire de Wadi al-Na’am, un village non reconnu du Néguev, Amal s’est battue dès son plus jeune âge pour s’émanciper au sein d’une société qui ne favorise pas toujours la réussite des femmes et qui, pour certaines, complique leur parcours.
Élevée dans la communauté bédouine, où le poids des traditions continue de peser fortement sur l’éducation des filles, Amal a démontré que la détermination peut ouvrir toutes les portes. Depuis plus de deux décennies, elle incarne un engagement profond en faveur de la valorisation des femmes et du développement de la société bédouine. Activiste et entrepreneure sociale, elle a initié et mené à bien de nombreux projets en collaboration avec des institutions, des entreprises, des fonds et des organisations non gouvernementales.
Titulaire entre autres d’un master en planification stratégique et gestion de crise obtenu au département d’économie de l’Université de Leeds en Jordanie, ainsi que d’une licence en éducation, Amal n’a jamais baissé les bras. À la tête de plusieurs initiatives associatives, elle est aujourd’hui non seulement un exemple pour toute une génération de femmes, mais aussi la preuve que le travail et la persévérance finissent par porter leurs fruits.
Mère de trois filles, Amal se bat chaque jour pour soutenir sa communauté. Directrice de l’ONG Bedouin Women for Themselves — qu’elle a fondée en 2007 et qui est dédiée à l’autonomisation des femmes — elle possède une personnalité qui ne passe pas inaperçu : une détermination de fer qui l’accompagne partout et lui permet d’accéder à des responsabilités majeures. "Une femme bédouine ne doit pas rester à l'écart, elle doit être au centre, autour de la table des décisions", souligne-t-elle.

Un chemin semé d'embûches
"Avant même de comprendre ce que signifiait avoir des droits ou bénéficier d’infrastructures, j’apprenais, je lisais, j’étudiais. Jusqu’en quatrième, j’avais un rêve : devenir médecin. Un jour, j’ai dit à un médecin que je voulais être la première femme médecin bédouine de la tribu Al-Azazmeh. Il m’a offert une vieille blouse en cadeau. Je la portais pour jouer. J’avais des boîtes que je transformais en instruments médicaux, je fabriquais un faux stéthoscope, j’examinais les gens autour de moi. Tout le monde m’appelait 'doktora'. Et moi, j’y croyais vraiment. J’ai grandi avec cet objectif", raconte Amal Abo Alkom.
Très vite pourtant, Amal comprend que la réalité est tout autre : les filles représentent l’honneur de la tribu et, dans de nombreux endroits, cela signifie rester à la maison. Dans son village, il n’y avait ni lycée, ni transport, ni infrastructures adaptées. Même si la situation s’est améliorée aujourd’hui, de nombreuses jeunes filles du Néguev ne peuvent toujours pas poursuivre leur scolarité jusqu’au baccalauréat.
Après dix années loin des études, Amal fait la rencontre d’une femme juive qui va profondément changer son destin : Hanna Schneider. "Je vais t’aider à reprendre tes études", lui dit-elle.
"J’ai obtenu mon bac avec les félicitations à Beer Sheva. Ensuite, je suis allée voir ma mère — paix à son âme — et je lui ai dit : ‘Maintenant, médecine.’ Elle m’a répondu : ‘Comment ? Je suis une mère célibataire. Je n’ai pas l’argent pour t’envoyer à l’université.’ À partir de ce moment-là, j’ai suivi une formation pour gérer une garderie familiale et j’ai travaillé pendant trois ans. Bien sûr, j’aidais ma mère, mais j’ai compris que ce n’était pas ma place. Je ne suis pas née pour élever des enfants et changer des couches. Alors j’ai confié ma garderie à une autre femme du village, qui venait de terminer sa formation", se souvient Amal.
Elle se spécialisa ensuite dans la gestion des collectivités locales et fut la première femme arabe à étudier ce domaine dans le cadre d'un programme de l'ambassade du Canada. Elle participa également au programme 1325 pour la promotion des femmes, la paix et la sécurité, ainsi qu'à une formation professionnelle auprès de l'association "Itach Maaki" dans les domaines de la protection, du leadership et des politiques d'égalité des sexes.
Des projets d’envergure
Au fil des années, Amal Abo Alkom s’est engagée dans de nombreux projets sociaux et éducatifs et a impulsé des changements profonds. Elle a travaillé bénévolement dans des centres, donnant le meilleur d’elle-même tout en supervisant des programmes éducatifs dans plusieurs villes bédouines. Elle a également dirigé un centre local de durabilité à Segev Shalom, en partenariat avec le ministère de l’Environnement et le centre Heschel, sensibilisant enfants et adultes aux pratiques écologiques.
"Je voulais créer quelque chose d’original, que personne ne pourrait me retirer. Nous avons commencé à deux, sans budget ni lieu. Nous avons essuyé des critiques, mais nous avons courageusement lancé des activités pour les enfants et les femmes. Le ministère de la Défense nous a même affrété des bus pour organiser des sorties", raconte-t-elle.
Peu à peu, l’initiative prend de l’ampleur : l’équipe passe de deux à onze, puis à vingt-quatre femmes. Ensemble, elles mettent en place un centre intergénérationnel unique, Manad – la Maison des grands-mères bédouines pour la culture et le patrimoine. Ce projet, développé en collaboration avec le ministère du Tourisme, vise à promouvoir le tourisme culturel et à favoriser les rencontres avec des femmes bédouines qui partagent leur histoire, leur culture et leur héritage.
Entre 2022 et 2024, Amal Abo Alkom cofonde et dirige également l’ONG Shamsuna, dédiée au développement de projets innovants en énergie solaire dans les villages bédouins et les communautés hors réseau. Partie d’une simple idée, l’organisation atteint rapidement un budget d’un million de shekels, illustrant sa capacité à transformer une vision en impact concret.

Son parcours impressionnant l’a conduite à occuper plusieurs rôles influents. Elle a notamment été conseillère spéciale sur les politiques gouvernementales concernant la société bédouine. Son engagement a été reconnu à plusieurs reprises : elle est diplômée du programme Mandel pour le leadership culturel en 2024, lauréate du Prix présidentiel du bénévolat en 2023 et du prix Yaffa Yaari pour le leadership féminin.
Conférencière engagée sur la coopération entre sociétés arabe et juive et sur les projets de justice communautaire, Amal est également ambassadrice de la paix et membre du Conseil mondial pour la paix de l’ONU. Elle siège par ailleurs au Forum israélien pour le climat, placé sous l’égide de la Présidence de l’État d’Israël.
En 2022, elle devient la première femme bédouine à se présenter aux élections de la Knesset, en participant à la campagne du parti Telem dirigé par Moshe Ya'alon.

Le 7 octobre, un tournant majeur
Alors que son engagement prenait une ampleur croissante, le 7 octobre a tout bouleversé. Elle a été touchée de près ce jour tragique : son amie proche Tamar Kedem lui a envoyé un message quelques instants avant d’être assassinée tandis que quatre membres de sa famille ont perdu la vie dans une frappe du Hamas.
"La douleur était insupportable. Ce soir-là pourtant, au milieu du choc et du deuil, j’ai pris une décision : agir. J’ai retiré 4 000 shekels, ajouté 3 000 de mes propres économies, acheté de la nourriture et commencé immédiatement à la distribuer. Dès le lendemain, j’ai ouvert un centre d’urgence dans une école afin d’aider les habitants des villages non reconnus. Pendant trois jours entiers, aucune aide officielle n’est arrivée. Alors j’ai activé tous mes réseaux et j’ai demandé du lait pour les enfants, des couches, des produits de première nécessité", raconte Amal.
Grâce à la mobilisation de centaines de bénévoles, des milliers de familles ont été aidées dans les villages bédouins, avec plus de 1,4 million de shekels de dons collectés. Parallèlement, plus de 300 femmes ont participé à des formations portant sur les premiers secours, la résilience personnelle et communautaire.
L’aide est finalement venue de citoyens ordinaires. Des familles envoyaient leurs maris, leurs enfants, parfois simplement leur voiture remplie de cartons de nourriture et de produits essentiels.

"Après onze jours, j’ai transformé ma propre maison en centre logistique. Aujourd’hui encore, mon domicile reste un lieu d’aide et de solidarité : certaines familles y vivent temporairement, et nous avons mis en place un système d’organisation extrêmement précis, qui nous permet de savoir exactement de combien de lait, de couches ou de nourriture chaque famille a besoin", affirme Amal, avec émotion.
Une femme de paix
Amal se définit comme "une femme de paix". Elle participe notamment à de nombreuses rencontres en Israël, en Jordanie et ailleurs, où les échanges sont porteurs d’espoir de réconciliation entre les peuples. Ces dernières années, cet engagement a pris une place encore plus importante dans sa vie.
"Je croise souvent des individus qui croient sincèrement en la coexistence et la défendent avec conviction. Pourtant, ce mot ne me correspond pas vraiment. Je préfère parler simplement d’existence, de partage, de vivre ensemble. Nous avons la responsabilité de laisser une empreinte positive aux générations futures qui marcheront dans nos pas", affirme Amal.
Selon Amal, les avancées des dernières décennies sont considérables. Là où, autrefois, les filles arrêtaient l’école très jeunes, aujourd’hui la grande majorité étudie, accède à l’université et s’ouvre à de nombreuses opportunités. Pourtant, des défis subsistent — liés notamment aux inégalités et au manque d’intégration.

"Ma mère a été ma première école. Elle ne savait ni lire ni écrire — et nous ne l’avons découvert que bien plus tard. Avec mes 5 frères et soeurs, nous la voyions s’asseoir à côté de nous pendant que nous faisions nos devoirs, nous corriger, nous rappeler d’écrire sur la ligne. Nous étions convaincus qu’elle savait lire. Devenue mère célibataire à seulement 28 ans, sans revenus ni soutien, elle a pourtant fait preuve d’une force et d’une ingéniosité remarquables. Elle cultivait la terre, élevait des animaux, vendait du fromage et des œufs. Tout ce que je sais aujourd’hui de l’entrepreneuriat, de la gestion et de la valeur du travail, je l’ai appris d’elle. Elle nous a élevés avec dignité, en nous transmettant des principes solides et une vision de la vie fondée sur la responsabilité et la persévérance. C’est ce modèle-là que je veux transmettre, ma mère a été et restera une muse", a conclu Amal.
Fière de poursuivre avec brio son parcours qui force le respect, Amal a entamé récemment un doctorat, centré sur les enjeux stratégiques et technologiques, elle souhaite également y intégrer une dimension liée aux femmes, au genre, ou plus largement à la société bédouine du Néguev.

Installée à Segev Shalom, Amal Abo Alkom est consultante pour la promotion de la condition féminine au sein du conseil régional de Neve Midbar et continue de porter une vision ambitieuse, des rêves plein la tête : construire une société plus équitable, inclusive et durable, où les femmes occupent une place centrale.
Caroline Haïat




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