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Ein Harod : une traversée des fractures israéliennes en quatre expositions

  • Photo du rédacteur: Caroline Haïat
    Caroline Haïat
  • 27 juil.
  • 4 min de lecture

Dernière mise à jour : 28 juil.

Iddo Markus
Iddo Markus

Par leur intensité symbolique, leur richesse visuelle et leur engagement critique, les quatre expositions qui seront inaugurées le 8 août prochain au Centre d’art d’Ein Harod, toutes commissariées par Avi Lubin, offrent un panorama saisissant de la scène artistique israélienne; de ses figures historiques comme Bianca Eshel-Gershuni aux artistes émergents comme Didi Khalifa. Entre rétrospective, théologie personnelle, mémoire collective et relecture mythologique, ces expositions dialoguent avec les fractures de l’histoire, les tensions identitaires et les visions alternatives du sacré, du politique et de la vie.


Bianca Eshel-Gershuni : une pionnière célébrée dans une première rétrospective


L’exposition dédiée à Bianca Eshel-Gershuni (1932–2020) constitue une réparation tardive mais cruciale. La rétrospective de cette artiste multidisciplinaire hors-norme, vient redonner à son œuvre la place centrale qu’elle mérite dans le récit artistique israélien. Pendant soixante ans, Eshel-Gershuni a développé un langage singulier, hybride et souvent marginalisé, mêlant symboles chrétiens, iconographie religieuse, motifs décoratifs et narrations autobiographiques.


Son art défie toute tentative de classification. Féministe qui se disait non-féministe, joaillière qui subvertit les conventions de son métier, créatrice hantée par la mort mais revendiquant l’art comme affirmation de vie, elle a travaillé dans les marges sans jamais se conformer aux mouvements dominants. Entre monumental et miniature, entre sacré et intime, son œuvre met en tension la fragilité du corps et la grandeur du récit mythique. Cette rétrospective révèle une artiste résolument libre, traversée par des contradictions qu’elle assume, voire revendique, et qui sont au cœur même de son esthétique.

Bianca Eshel-Gershuni
Bianca Eshel-Gershuni

Assi Meshulam : fondation d’un ordre mystique et subversif


Avec "Daat Nahash HaKadmoni" (L’Esprit du Serpent Ancien), Assi Meshulam signe sa première grande exposition muséale, vingt ans après le début de son projet théologico-artistique radical. Dès 2005, avec la publication du livre Ro’ekhem, il posait les fondements d’un univers mystique alternatif, dans lequel le prophète Ro’ekhem, être hybride mi-homme mi-chien, annonçait une nouvelle Torah, chargée d’impureté, de sexualité, et de désordre sacré.


Depuis, Meshulam construit pièce par pièce un ordre religieux fictif, mais terriblement évocateur : l’Ordre de l’Impure. Son œuvre embrasse la contradiction : entre paganisme et monothéisme, sainteté et impureté, violence et transcendance. Dans cette exposition, il franchit une nouvelle étape en déployant un vocabulaire visuel nourri de kabbale, de textes bibliques et d’objets liturgiques détournés. L’exposition s’ouvre sur des couvertures de livres juifs issues de la collection Judaica du Mishkan, puis s’enfonce dans un monde symbolique saturé de signes, de révélations ésotériques et de critiques implicites de la religiosité contemporaine.


Le ton est prophétique, mais toujours teinté d’ironie : Meshulam érige une théologie du chaos qui met en miroir l’Ancien Monde et les dérives actuelles, interrogeant les fondements mêmes du sacré.

Assi Meshulam
Assi Meshulam

Iddo Markus : une mémoire fragmentée, entre images d’archives et peinture expressive


Avec "Agent Orange", Iddo Markus propose une œuvre ancrée dans le traumatisme collectif et la mémoire visuelle. Le titre, emprunté au nom du défoliant toxique utilisé pendant la guerre du Vietnam, annonce d’emblée le registre de l’exposition : celui de la contamination invisible, des blessures héritées, des destructions à long terme.

Les toiles de Markus sont déstructurées, inachevées, pleines de gestes, de figures récurrentes : femmes enceintes, couples enlacés, scènes d’enfance ou de danse. Elles évoquent un récit morcelé, presque onirique, qui juxtapose douceur apparente et désespoir latent.


À ces peintures s’ajoutent des agrandissements photographiques issus des archives personnelles de l’artiste : des scènes banales extraites de leur contexte – un regard, un squelette en vitrine, un geste figé – prennent une signification nouvelle, presque dérangeante.


En confrontant peinture et photographie, présent et passé, Ido Marcus fabrique un langage de la perte et de l’effacement, une tentative de reconstituer un sens dans le chaos émotionnel et historique d’un monde en crise.


Didi Khalifa : une mythologie politique sur céramique grecque


La première exposition de Didi Khalifa, intitulée "Acropole", s’attaque à l’imagerie classique pour mieux la détourner. Inspiré des céramiques grecques à figures rouges du Ve siècle av. J.-C., Khalifa, en collaboration avec la céramiste Noa Platt, crée des amphores, kylix et lécythes, mais y introduit des éléments contemporains dérangeants.

Les centaures, symboles de sauvagerie dans la mythologie grecque, sont ici transformés en "jeunes des collines" — ces colons radicaux issus de la mouvance messianique juive. Kippas, téfilines, favoris bouclés viennent parasiter l’imagerie antique pour interroger la masculinité religieuse et la violence politique. Khalifa rejoue les contradictions de l'identité israélienne contemporaine : entre tradition et transgression, entre enracinement et insubordination.


Son art est un miroir tendu à la société israélienne : celui d’une jeunesse tiraillée entre les mythes fondateurs et une radicalité déchaînée. À travers la beauté des formes et la brutalité des figures, il pointe l’ambiguïté du nationalisme religieux et la dérive potentielle de l’héroïsme.

Didi Khalifa
Didi Khalifa

Ces quatre expositions, bien que distinctes dans leurs formes et intentions, tracent un fil rouge : celui d’un art qui interroge les récits dominants, qu’ils soient historiques, religieux ou culturels. Avi Lubin, par son commissariat engagé et audacieux, propose un programme cohérent où les œuvres s'entremêlent autour des notions de foi, de pouvoir, de corps et d’histoire.


Bianca Eshel-Gershuni redonne une voix à une femme longtemps marginalisée, Meshulam construit une religion critique, Markus revisite la mémoire traumatique, et Khalifa confronte l’imagerie classique à la violence contemporaine.


Ensemble, ils offrent une cartographie troublante, nécessaire, de notre époque. Ces expositions sont à découvrir au Centre d'Art d'Ein Harod jusqu'au 31 janvier 2026.


Caroline Haïat



 
 
 

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