Israël en guerre, un pays qui ne sait plus comment revenir à la normale
- Caroline Haïat
- il y a 54 minutes
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Ethan a cinq ans. Tous les soirs, le même rituel recommence. Sa mère l'embrasse et ferme doucement la porte. Quelques minutes plus tard, une petite voix l'appelle :
"Maman, je ne veux pas dormir... J'ai peur que la sirène sonne." Ethan, qui connaît par cœur le chemin pour aller à l’abri antimissile, n'est pas un cas isolé. Sa réalité, c’est celle de milliers d’Israéliens, dont le quotidien a été fortement perturbé depuis près de 3 ans. Chaque jour, ils vivent avec la crainte "de devoir revivre les alertes et les abris encore une fois".Israël peut-il encore retrouver la "normalité" qu’il connaissait avant? Ou cette période de guerres a-t-elle transformé durablement la société ?
Depuis le 7 octobre 2023, le monde a basculé. Plus précisément, la vie en Israël a été inéluctablement ébranlée. Des millions de personnes se sont retrouvées du jour au lendemain dans une nouvelle réalité, faite d’incertitudes, de craintes pour l’avenir mais aussi de crises internes qui font vaciller tout ce qui auparavant semblait hors d’atteinte. Peu d’espoir en effet pour un lendemain en paix. Mais quelle paix? Celle avec des voisins hostiles? Elle semble bien lointaine. La stabilité intérieure peut-elle cependant régner à nouveau?
"Les enfants sont très sensibles au climat émotionnel des adultes. Même lorsqu'ils n'ont pas été directement confrontés aux événements, ils perçoivent les tensions", affirme Carinne Leibovici, psychologue à Tel Aviv.

Entre chaque escalade militaire avec l’Iran, le Hamas, les Houthis ou encore le Hezbollah, les Israéliens reprennent une routine, travaillent, sortent et profitent au maximum de chaque instant. Mais en fait, il n’en est rien. Une sirène d’ambulance, un bruit d’explosion ou encore des mouvements de panique suffisent à raviver les angoisses et provoquer des sursauts.
Vivre sur le qui-vive
Attablée à la terrasse d'un café de Tel Aviv, Rotem, jeune trentenaire, a pris une nouvelle habitude : travailler à l'extérieur plutôt que de rester seule chez elle. Chaque matin, vers 9 heures, elle s'installe toujours à la même table d'un établissement sur la célèbre rue Dizengoff. Au fil de la journée, des amis la rejoignent, certains pour un verre, d'autres pour déjeuner ou travailler quelques heures. Les conversations commencent par le travail, les vacances ou les projets du week-end, avant de revenir presque inévitablement à la guerre.
"C’est devenu impossible de ne pas évoquer la situation sécuritaire, c’est comme si cela faisait partie intégrante de nous. J’ai toujours un œil sur mon téléphone au cas où une pré alerte serait envoyée, signalant des tirs d’Iran. Quand je sors, je me renseigne aussi sur les abris à proximité et je surveille les sorties de secours. Avant, à l’extérieur, je pouvais rester en mode avion pendant des heures pour ne pas être dérangée, maintenant c’est infaisable, on a perdu une forme d’insouciance", témoigne Rotem.
Les blessures invisibles sont bel et bien là, ancrées en chacun de nous. La résilience aide à passer les périodes sombres avec plus de légèreté mais n’efface pas l'anxiété. Une hypervigilance qui a fini par épuiser une partie de la société. En raison de la guerre, de nombreux commerces ont dû mettre la clé sous la porte, leurs propriétaires cherchant à se réinventer; et le secteur le plus prometteur d’Israël, la high-tech connaît l’une des pires époques de son histoire, avec des milliers de licenciements.

Ce qui frappe aujourd'hui, ce n'est plus seulement la peur, c'est son intégration systématique et inconsciente dans le quotidien. Les éventuelles alertes sont devenues un élément normal de l'organisation de l’emploi du temps. Une banalité qui, paradoxalement, révèle combien l'exception est devenue permanente. La liberté de planifier des événements ou des vacances n’existe plus, entravée par l’éventualité que tout soit annulé au dernier moment, par le déclenchement d’une guerre.
La fatigue et le stress post- traumatique à l’épreuve du temps
"Les séquelles psychologiques que j’observe sont principalement un stress chronique, une fatigue émotionnelle et parfois physique mais aussi un sentiment d’insécurité persistant. Chez beaucoup, le traumatisme s'est installé de façon plus silencieuse. Il se manifeste davantage par une anxiété diffuse, des difficultés de concentration ou encore une irritabilité plus importante", témoigne Carinne Leibovici, psychologue à Tel Aviv.
"Le principal défi, réside dans le fait que le peuple israélien ne peut pas encore pleinement faire son travail de deuil et de reconstruction. Malgré une résilience remarquable, une grande solidarité et une véritable capacité à continuer d'avancer, l'incertitude reste omniprésente. Le système nerveux est resté 'allumé'. Il mobilise les ressources de notre organisme en (é)puisant notre énergie", précise-t-elle.

230 jours de réserve. Amir, ingénieur à Tel Aviv et père de deux garçons n’aurait jamais pensé passer plus de temps sur le champ de bataille qu’à jouer à la bagarre avec ses fils. D’ailleurs, il connaît à peine son plus jeune, né en décembre 2023. Mobilisé au front à Gaza pendant de longues périodes, Amir est aujourd’hui dubitatif quant au sacrifice qu’il a réalisé pour son pays. Un sentiment qu’il partage avec de nombreux compagnons d’armes.
"C’est une guerre d’épuisement, on sent aussi une lassitude du côté de la population et cela nous atteint énormément. Ma vie de famille a totalement été mise de côté et ces moments volés ne reviendront malheureusement jamais. Avant, je pensais à ma carrière, aujourd’hui, je pense d’abord à savoir où je serai mobilisé sur le terrain", dit-il.
Les réservistes représentent un groupe particulièrement exposé aux traumatismes. "Beaucoup souffrent de culpabilité envers leur famille ou d'un sentiment d’isolement ou d’incompréhension de la part de leurs proches, même lorsqu'ils sont entourés. La phrase qui revient le plus souvent, c’est 'ils ou elles ne peuvent pas comprendre'", affirme Carinne Leibovici.

Craindre l'autre
Si la guerre touche la population israélienne dans son ensemble, elle n’a pas le même effet sur les différentes composantes de la société. La méfiance vis-à-vis de certaines populations s’est malheureusement renforcée : les Arabes israéliens, Druzes et Bédouins ressentent une double appréhension, peur du regard de l’autre mais aussi peur de cette nouvelle réalité qui s’est imposée à eux.
Rami, chauffeur de taxi dans la région centre fait face à un racisme grandissant, qu’il avait rarement expérimenté avant le 7 octobre. Aujourd’hui, il confie que beaucoup de clients annulent les courses quand ils se rendent compte qu’il est Arabe.
"Les gens ont peur de monter en voiture avec un Arabe, certains nous associent directement à des terroristes et se méfient. Cela me désole car nous aussi avons été touchés par la guerre, le Hamas ne fait aucune différence entre Juifs et Arabes. Aujourd’hui, les conséquences sont énormes pour la société arabe, le racisme est monté en flèche et cela ne présage rien de beau pour la suite. Nous devons retrouver un vivre ensemble plus prononcé", déclare Rami.

Musa, commerçant originaire de Nazareth dans le nord du pays, s’inquiète, "la guerre a fait fuir les touristes depuis de longs mois. Le tourisme intérieur lui aussi, fonctionne au ralenti, quelque chose a changé."
Les phénomènes de ruptures et de divisions au sein de la population n’ont fait qu’aggraver ce manque de cohésion sociale. Beaucoup d'Israéliens disent avoir perdu la conviction qu'une paix durable est proche.
Un espoir teinté de doutes
En bord de mer, deux amis d’enfance qui viennent de terminer leur service militaire sirotent une bière en regardant un match de volley. Ron et Elie se connaissent depuis la crèche et ont tout vécu ensemble : école, lycée, armée, soirées; ils réfléchissent désormais à la destination du fameux voyage post-armée. Mais une question reste en suspend : qu’adviendra t-il pour les générations à venir? Ces guerres sont-elles vaines?
"On essaye de vivre des moments sereins, mais on a l’impression de ne pas voir le bout du tunnel. Nous espérons vraiment une accalmie, toutefois l’hostilité dans la région perdure et nous avons du mal à être optimistes. Quand un conflit semble se finir, un autre débute", relate Ron, habitant de Tel Aviv.

Dans son cabinet à Tel Aviv, Carinne fait le même constat. "Chez ceux qui ont quitté l'armée, il y a une difficulté à se projeter dans l'avenir. C'est une génération dont l'entrée dans la vie adulte a été marquée par une succession de crises. L’envie de voyages pour 'faire une pause' ou fuir est très présente", affirme -t-elle.
"En psychologie, nous savons qu'il est difficile de 'digérer' un traumatisme lorsque l'environnement continue à être perçu comme potentiellement menaçant. La résilience ne signifie pas l'absence de souffrance. Elle désigne la capacité à continuer à vivre, à créer des liens et à construire des projets, même lorsque les circonstances restent complexes", dit-elle.
La normalité reviendra-t-elle ? Ou Israël invente-t-il une nouvelle normalité à laquelle les habitants seront contraints de s’habituer ? Peut-être que la véritable question n'est plus de savoir quand Israël reviendra à la normale. Peut-être faut-il accepter que cette normalité n'existe déjà plus. Depuis près de trois ans, les Israéliens apprennent à vivre dans un état paradoxal où la vie continue, où les cafés restent animés, où les plages se remplissent chaque week-end, mais où chacun garde un œil sur son téléphone au cas où les sirènes retentiraient. Reste à savoir combien de temps Israël peut vivre en état de vigilance constante sans que cela ne redéfinisse profondément son identité.
Caroline Haïat

