"Les années de nos vies" : nostalgies revisitées à Tel Aviv
- Caroline Haïat
- 8 juil.
- 3 min de lecture

Dans une époque marquée par l’incertitude et la fragmentation, le passé devient un refuge autant qu’un miroir. L’exposition exceptionnelle "Les années de nos vies", organisée par Mia Frankel, sera inaugurée ce vendredi 11 juillet à la galerie Rosenfeld à Tel Aviv. Elle réunit les œuvres d'Olga Ku-ndina, Orian Yaakobi, Isabella Wolovnik, Efrat Hakimi, Boaz Noy, Dafna Ben Ari, Zoya Cherkassky, Zamir Shatz, Tal Shochat, Yael Wertheim Soen, Liat Elbling, Noy et Tamir, Noa Ironik, Roni Landa, Roy Rosen, Rachel Kini, Shai Dror et Shirley Wagner.
Les artistes interrogent, chacun à leur manière, notre rapport au passé, souvent empreint de nostalgie et d’ironie lucide. En temps de crise, lorsque la réalité semble instable, imparfaite et vide de sens, une forme de mélancolie collective émerge, accompagnée d’un regard idéalisé vers un "âge d’or" supposé – réel ou imaginaire.
Cette nostalgie s’incarne dans des objets, lieux et images qui activent la mémoire émotionnelle, sans toujours correspondre à un passé authentique. La mémoire devient souvent une construction, et les artistes de cette exposition en explorent les mécanismes : fétichisation du passé, recyclage esthétique, mythification identitaire. Ce retour à hier peut apparaître rassurant, mais il soulève aussi des questions culturelles et politiques majeures.
Au XXe siècle, la nostalgie a envahi l’art, le design et la culture populaire, via la reproduction de styles anciens. Dans le contexte actuel, elle tend parfois à glorifier des récits nationaux figés, freinant les identités hybrides et mouvantes exacerbées par la mondialisation, la migration et la mobilité. Les œuvres réunies ici adoptent un regard critique sur ces dérives mémorielles.
Dans la vidéo Stars Outside, Tal Shochat évoque l’histoire de sa famille et leur émigration des pays arabes vers Israël. Elle réinvente une vision orientale nourrie d’une nostalgie du foyer perdu, dans un écho sensible aux écrits de Jacqueline Kahanoff et à son utopie levantine.
De son côté, Dafna Ben Ari peint sur des textiles usagés, glanés dans la rue ou dans les institutions Teruma, mais aussi chez ses propres parents. Les œuvres Girl with Butterflies in Her Hair et Class Game, réalisées sur un matelas et des serviettes brodées, évoquent l’innocence de l’enfance tout en dégageant une inquiétante étrangeté.

Zoya Cherkassky, quant à elle, revisite la culture pop de la fin du XXe siècle avec une série de "disques vinyles" peints à la main. Ces objets brillants, aux couleurs saturées, rendent un hommage ironique à l’ère analogique et à ses illusions d’innocence.
Roni Landa présente un papier peint floral inspiré de l’Art nouveau et des motifs de William Morris, figure fondatrice du mouvement Arts and Crafts. Mais un examen attentif révèle une décomposition progressive : insectes, vers et tiges flétries infiltrent le décor, transformant la douceur en menace.
Orian Yaakobi, confrontée à l’écho des catastrophes contemporaines, puise dans les récits bibliques comme la création du monde ou le Déluge. Ses peintures stylisées, proches de l’esthétique des gravures sur bois ou sur linoléum, intègrent des pigments luminescents destinés à signaler les issues de secours – clin d’œil à notre présent anxiogène.
Un examen attentif du motif répétitif révèle une décomposition progressive et une variété d'insectes et de vers vivant parmi les tiges et les pétales. Les pensées apocalyptiques sur les catastrophes et les guerres ont éveillé chez Orian Yaakovi un intérêt renouvelé pour des mythes tels que la création du monde et l'histoire de Noé et du déluge.
Yael Wertheim Soen, dans Toutes les heures, explore la répétition et l’usure du temps à travers des compositions qui évoquent la beauté figée d’un quotidien en désintégration silencieuse.
En réinterprétant le passé à travers objets, symboles et récits personnels, les artistes réunis dans cette exposition offrent un regard subtil et souvent critique sur la nostalgie contemporaine. Loin d’un simple retour en arrière, "Les années de nos vies" propose une exploration sensible et lucide de notre rapport à la mémoire, entre tendresse, ironie et mise en garde. Une invitation à contempler ce que nous faisons de nos souvenirs, et ce que nos souvenirs font de nous.
Une exposition originale à découvrir jusqu'au 30 août à la galerie Rosenfeld, 1 rue Hamifal.
Caroline Haïat
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