Tal Shochat, ou l’art de briser l’ordre
- Caroline Haïat

- il y a 2 jours
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L’artiste israélienne Tal Shochat a inauguré le 15 janvier dernier sa nouvelle exposition intitulée In between ("Entre chien et loup"), au musée Gutman à Tel Aviv. L'artiste poursuit une exploration exigeante et dérangeante des tensions qui traversent l’existence : entre ordre et chaos, contrôle et débordement, destruction et stabilité. Connue pour ses mises en scène méticuleuses, Tal Shochat développe depuis des années une œuvre profondément corporelle et sensorielle, où se croisent nature, ornement, intimité familiale et dispositifs visuels très construits. Son esthétique, à la fois précise et charnelle, ne cherche jamais à rassurer. Elle embrasse la vie comme la mort, sans hiérarchie ni tabou, et fait de l’image un espace où se rejouent des forces contradictoires, souvent violentes, toujours maîtrisées.
Les motifs récurrents de son travail – tapis, arbres, membres de la famille, objets symboliques – se déploient ici avec une intensité renouvelée. Les images semblent proliférer, s’entrelacer, s’échapper, tout en étant maintenues dans des cadres rigides, presque étouffants. Une impression paradoxale s’impose : celle d’une fantaisie enfermée, d’un imaginaire luxuriant prisonnier d’une structure trop étroite.
Pour sa nouvelle exposition, Shochat présente sept œuvres inédites : deux vidéos et cinq photographies, où se détachent les motifs de la fin et du commencement, de la rage et du contrôle.
Dans une vidéo qui occupe une place centrale, on y voit une femme élancée, vêtue d’une robe couleur rouille, avancer entre des rangées de socles supportant des vases en verre remplis d’eau et de bouquets identiques. Armée d’une batte, elle les brise un à un. Le geste est précis, puissant, méthodique. L’explosion des vases n’a rien d’un dérapage : c’est une violence contrôlée, presque chorégraphiée. La colère et la détermination du personnage transforment cette figure en une sorte de déesse vengeresse, qui pulvérise un ordre fondé sur la répétition, la symétrie et l’esthétisme convenu.

À travers cette œuvre, Shochat s’attaque aussi à ses propres inclinations esthétiques : le goût du beau, de l’harmonie, de ce qui "doit être à sa place".
L’espace d’exposition devient un champ de bataille, où l’obsession de l’ordre se désagrège sous les coups portés par l’héroïne. La catharsis est double : quelque chose se brise irrémédiablement, mais quelque chose d’autre résiste.
Autour de cette scène de destruction, deux photographies sombres encadrent l’espace : d’un côté un groupe de filles, de l’autre un groupe de garçons, silhouettes presque charbonnées, comme des témoins silencieux. En vis-à-vis, une femme assise, ancrée, stable, semble garder le lieu.

In between n’est pas seulement une exposition sur la destruction ; c’est une proposition existentielle. Shochat invite le spectateur à jouir de la rupture, du vandalisme libérateur, comme d’une nécessité vitale lorsque l’ordre se transforme en prison.
Née en 1974, Tal Shochat vit et travaille à Tel Aviv. Diplômée de la Midrasha School of Art à Beit Berl, elle a reçu le Prix du jeune artiste en 2005 et le Prix pour l’encouragement de la création du ministère de la Culture en 2015. Son travail a été présenté dans de nombreuses expositions personnelles en Israël et à l’étranger, et figure dans des collections publiques et privées majeures, dont le Victoria and Albert Museum à Londres, le LACMA à Los Angeles et le Musée d’Israël à Jérusalem.
L'expo est à découvrir jusqu'au 16 mai 2026, au musée Gutman, 21 rue Shimon Rokah à Tel Aviv.
Caroline Haïat




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