Trois ans de guerre : le traumatisme d’Israël s’inscrit dans la durée


Trois ans après le 7 octobre 2023, la guerre continue de laisser des traces profondes sur la santé des Israéliens. Une vaste analyse menée par la caisse de santé à partir des données d’environ cinq millions de membres, révèle une augmentation durable des troubles psychologiques, une détérioration de certains indicateurs de santé chez les populations évacuées et une hausse particulièrement préoccupante de la détresse chez les enfants et les adolescents.
L’étude compare la période allant d’octobre 2023 à septembre 2026 aux deux années précédant la guerre. Elle permet ainsi de mesurer non seulement le choc sanitaire immédiat provoqué par le conflit, mais également ses effets cumulatifs après trois années de guerre. La santé mentale apparaît comme l'un des principaux marqueurs de l'impact durable de la guerre.
Au cours de la première année du conflit, les nouveaux diagnostics d’anxiété ont augmenté de 45,5 % dans l’ensemble de la population.
Les nouveaux diagnostics de stress post-traumatique (SSPT) ont quant à eux doublé, avec une hausse de 100 %. Cette tendance ne s’est pas résorbée au cours des années suivantes.
Les orientations et consultations auprès des services communautaires de santé mentale ont également progressé de 20 à 28 %.
Mais l’impact est encore plus spectaculaire parmi les Israéliens évacués des localités proches de Gaza et du sud du pays. Chez ces populations, les nouveaux diagnostics de SSPT ont été 18 fois plus nombreux durant la première année de guerre qu’au cours de l’année précédant le conflit. Même au cours de la troisième année, le taux demeurait six fois plus élevé. Les diagnostics d’anxiété ont quant à eux été multipliés par dix durant la première année chez les personnes évacuées du sud, tandis que les troubles du sommeil ont progressé d’environ 358 %.
Pour le professeur Amir Krivoy, directeur du Centre de santé mentale Clalit-Geha et du Centre Clalit pour la résilience et la recherche en santé mentale, ces chiffres montrent que la crise ne constitue pas un phénomène temporaire.
Selon lui, le fait que les diagnostics de SSPT restent, trois ans après le début de la guerre, entre deux et six fois supérieurs aux niveaux observés avant le conflit nécessite une réponse systémique de grande ampleur.
Les enfants et les adolescents, nouvelle zone d’alerte
L’un des constats les plus préoccupants du rapport concerne les enfants et les adolescents. Alors que les consultations aux urgences psychiatriques chez les adultes n’ont pas connu de changement majeur, celles concernant les jeunes ont fortement augmenté.
Durant la deuxième année de guerre, les consultations psychiatriques d’urgence chez les enfants et adolescents ont progressé de 78,3 %. Au cours de la troisième année, la hausse a atteint 121,3 %, soit plus du double du niveau enregistré avant la guerre.
Les orientations effectuées par les pédiatres vers les services de santé mentale ont également augmenté de 52,1 %, tandis que les diagnostics d’anxiété chez les enfants en Israël ont progressé de 40 % à 70 % selon les indicateurs examinés par Clalit.
Chez les enfants évacués du sud, la détresse psychologique se manifeste également à travers des symptômes physiques. Au cours de la troisième année de guerre, les prescriptions de Minirin, utilisé notamment dans le traitement de l’énurésie nocturne, ont augmenté de 47,8 % par rapport aux niveaux d’avant-guerre.
La consommation de médicaments destinés au traitement du TDAH a également augmenté de 25 % dans l’ensemble d’Israël, contre 20,5 % chez les personnes évacuées du sud et 5 % chez celles évacuées du nord.

La santé physique bouleversée
Le rapport montre que les conséquences du déplacement forcé ne sont pas uniquement psychologiques. Chez les personnes évacuées du sud, le contrôle de la pression artérielle s’est détérioré de manière importante, avec une hausse pouvant atteindre 53,7 % par rapport aux niveaux de référence d’avant-guerre.
Le contrôle du diabète s’est lui aussi dégradé au cours de la première année du conflit. Alors que la détérioration n’était que de 2,5 % dans la population générale, elle atteignait 53,7 % chez les personnes évacuées du sud. Dans le nord, les nouveaux diagnostics d’hypercholestérolémie et de dyslipidémie ont augmenté d’environ 60 %, contre environ 20 % dans la population générale.
Ces évolutions peuvent notamment être liées aux changements radicaux imposés par l’évacuation : vie dans des hôtels pendant plusieurs mois, modification de l’alimentation, diminution de l’activité physique, interruption du travail et disparition des routines quotidiennes.
La continuité des soins semble toutefois avoir permis de limiter certaines conséquences. Les équipes médicales ont maintenu le contact avec de nombreux patients grâce à des cliniques temporaires ainsi qu’aux services téléphoniques et numériques. L’un des changements structurels les plus importants concerne le recours croissant à la télémédecine.
Le nombre global de consultations de soins primaires est resté relativement stable, mais les modalités d’accès aux soins ont profondément changé. Les consultations en présentiel ont diminué d’environ 13 %, tandis que les consultations téléphoniques ont augmenté de 36 %.
La guerre a également affecté la médecine préventive.
Alors que les taux de dépistage sont restés relativement stables dans l’ensemble de la population israélienne, les femmes évacuées du nord ont connu une baisse continue pouvant atteindre 7,5 % du dépistage par mammographie.
Le dépistage du cancer colorectal a également diminué de 2,5 % à 3,5 % chez les populations évacuées du sud et du nord.
Un phénomène inverse apparaît cependant concernant le sevrage tabagique : chez les personnes évacuées du sud, le recours aux médicaments destinés à arrêter de fumer a augmenté de 104 %, contre 37 % dans l’ensemble d’Israël.
Pas d’augmentation des infarctus et des AVC
Malgré trois années de guerre et de stress prolongé, Clalit n’a observé aucune augmentation statistiquement significative des infarctus aigus du myocarde ou des accidents vasculaires cérébraux dans la population générale.
Le nombre total de visites aux urgences a même diminué d’environ 5,1 %, tandis que les hospitalisations d’urgence ont reculé de près de 10 %.
Chez les enfants, les visites aux urgences générales ont diminué de 8,7 %. Cette baisse pourrait notamment s’expliquer par une moindre exposition aux maladies infectieuses et aux blessures pendant les périodes où les enfants restaient davantage à domicile, mais aussi par le recours croissant aux consultations médicales à distance.
Les spécialistes de Clalit soulignent toutefois qu’une absence d’augmentation immédiate des AVC ne signifie pas que les effets du stress et de la dégradation de certains facteurs de risque ne pourront pas apparaître à plus long terme.
Une facture sanitaire qui pourrait se prolonger pendant des années
Trois ans après le début de la guerre, le rapport de Clalit dessine donc un tableau contrasté.
Le système de santé israélien a réussi à préserver la stabilité de plusieurs indicateurs majeurs, notamment concernant les maladies cardiovasculaires. Il a également adapté son fonctionnement à une réalité marquée par les alertes, les évacuations et les déplacements de population, notamment grâce au développement de la télémédecine.
Mais derrière cette stabilité apparaît une autre réalité : celle d’une crise psychologique qui s’installe dans la durée, particulièrement chez les populations directement touchées par les évacuations et chez les jeunes.

Pour le professeur Eytan Wirtheim, PDG de Clalit, la guerre "ne s'achève pas avec la fin des troubles sécuritaires". Ses conséquences continuent de se faire sentir sur la santé mentale, les enfants et adolescents, les familles déplacées, la médecine préventive et la prise en charge des maladies chroniques.
Le véritable défi pour Israël sera désormais de transformer ces données en politique de santé publique : renforcer durablement les services de santé mentale, suivre les enfants exposés au traumatisme, restaurer la médecine préventive et assurer le suivi des populations déplacées.
Caroline Haïat





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